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"Lettre peu intelligible d'un petit jeune homme qui semble demander un autographe en forme de préface à relier avec une Tentation de Saint Antoine. II voudrait savoir mon prix. Cela vient de Marseille. Défions-nous:
Monsieur, comme je suppose qu'il s'agit du livre de Flaubert et que je serais désolé de vous contraindre à mobiliser «vos finances», voici «de ma main» et pour RIEN, la préface que vous me demandez avec tant de tact: «La TENTATION DE SAINT ANTOINE par Gustave Flaubert est un des livres les plus sots et les plus abjects dont s'honore la littérature contemporaine.»
Étonnement d’Oriane (crayon de papier noir): j’ignorais que les écrivains, de leur vivant, vendaient des autographes à la commande. Il n’y a pas de petits moyens lorsqu’il s’agit de vivre. Si j’avais vendu les centaines de lettres que j’ai écrites lorsque j’étais encore la femme du Général, je ne connaîtrais pas les difficultés financières où me laisse sa disparition. Quant à l'opinion de Bloy sur Marseille et Flaubert…
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"C’était comme ça:
le monde que vous aviez sous les yeux, dans lequel vous viviez, était comme approfondi, transfiguré par une puissance qui reliait chaque événement, chaque individu à toute une chaîne ancienne d’événements, et d’individus plus grands, plus tragiques.
On peut trouver ça ridicule, c’était quand même une manière de poésie. Aujourd’hui il semble qu’il n’y ait plus que du présent, de l’instantané même, le présent est devenu un colossal fourmillement, une innervation prodigieuse, un big bang permanent, mais à cette époque-là le présent était beaucoup plus modeste, il était la modestie même, en fait."
Étonnement d’Oriane (crayon de couleur jaune): comme les extrêmes se rejoignent, ruban de Möbius, mon mari, le Général, était d’extrême droite, celui qui parle ici est d’extrême gauche et pourtant il me semble entendre parler Proust qui attachait plus d’importance à une hypothétique inscription dans l’histoire qu’à sa vie dans le présent. Je pourrais lui faire dire cela lorsqu’il devra expliquer son comportement à sa femme (moi) ou à quelqu’un d’autre… Je ne sais pas encore.
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"Quand on songe à quel point l’intérêt est le mobile des actions du commun des hommes, on a droit d’être étonné que l’amour de la gloire ait autant de pouvoir sur eux. L’âme la plus basse n’y est pas insensible. Dès qu’il s’agit de la gloire, elle semble alors se ressouvenir de sa première dignité ; il est vrai que ces occasions sont plus rares mais elles sont plus décisives. L’intérêt, qui devient plus que jamais le dieu de la terre, fait faire plus de choses aux hommes, mais la gloire leur en fait faire de plus difficiles. Dans toutes les occasions l’intérêt tire des âmes vulgaires à peu près ce qu’elles peuvent, mais si la gloire les frappe, elle les élève au-dessus d’elles-mêmes."
Étonnement d’Oriane (feutre vert) : cette réflexion est toujours d’actualité et sa modernité montre combien les hommes, au fond, changent peu. Si peut-être, un peu quand même, mes expériences m’inclinent à penser que la recherche de la gloire pour elle-même a pris de moins en moins d’importance, de façon inversement proportionnelle à celle qu’a prise l’intérêt.
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"Creezy enlève son pull-over. Son regard passe sur moi sans s’arrêter, comme la lumière d’un phare. J’ai enlevé mon veston. Je vais vers elle pour défaire la fermeture éclair de son pantalon orange. Elle ne lève pas les yeux. Elle regarde ma main sur la fermeture éclair. Elle avec son slip blanc, étroit et long, moi avec mon slip court, c’est comme si nous nous préparions non pour l’amour mais pour le judo. Une phrase pourrait nous sauver. Elle ne vient pas. Ou un sourire. Aucun des deux ne sourit. Nous faisons l’amour. En général, faire l’amour constitue un assez bon moyen de faire connaissance. Nous n’avons pas fait connaissance."
Étonnement d’Oriane (feutre vert pointe fine) : comme les êtres se ressemblent. J’aurais dû mettre ces phrases dans la bouche de Charlus et remplacer Creezy par mon prénom, Oriane…
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"Tout en Ganançay était étrange et inexplicable: son mariage, sa manière de vivre, sa préoccupation des jugements d'autrui à l'égard de son aisance, son affectation à en expliquer l'origine, jusqu'au tressaillement qu'il éprouvait dès qu'on sonnait à sa porte. Si Gilberte réussissait à voir de l'exagération dans la perversité dont son ami faisait parade, elle ne parvenait pas aussi aisément à se tranquilliser au sujet du mystère qui en imprégnait, pour ainsi dire, les actions et le langage. Elle l'avait revu plusieurs fois, et s'était sentie plus empêchée à l'issue de chaque visite. En d'autres instants, las de conjecturer, elle aimait à croire sa pénétration en défaut, et se persuadait qu'il n'y avait pas dans l'histoire de Ganançay autre chose que les détails bien assez scandaleux déjà que celui-ci en racontait. Au reste, elle gardait pour elle ses observations et ses doutes. Se flattant peut-être de voir Ganançay venir un jour à résipiscence, elle n'en parlait même jamais que pour en faire valoir l'heureuse transfiguration. Elle eut, à cause de cela, une nouvelle et assez aigre altercation avec Norpois."
Étonnement d’Oriane (feutre vert): je ne connaissais pas Ganançay sous cet angle mais il est vrai aussi que je le connaissais peu. Ganançay n’était guère plus qu’une relation d’enfance de mon mari le Général Proust et sa fonction de Préfet d’une province lointaine ne nous avait pas souvent mis en relation. Pourtant il avait la réputation d’être le confident des dames… Il ne fut jamais le mien.
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"La main déshabilla mon bras, s’arrêta près de la veine, autour de la saignée, forniqua dans les dessins, descendit jusqu’au poignet, jusqu’au bout des ongles, rhabilla mon bras avec un long gant suédé, tomba de mon épaule comme un insecte, s’accrocha à l’aisselle. Je tendais mon visage, j’écoutais ce que mon bras répondait à l’aventurière. La main qui se voulait convaincante mettait au monde mon bras, mon aisselle. La main se promenait sur le babil des buissons blancs, sur les derniers frimas des prairies, sur l’empois des premiers bourgeons. Le printemps qui avait pépié d’impatience dans ma peau éclatait en lignes, en courbes, en rondeurs. Isabelle allongée sur la nuit enrubannait mes pieds, déroulait la bandelette du trouble. Les mains à plat sur le matelas, je faisais le même travail de charme qu’elle. Elle embrassait ce qu’elle avait caressé puis, de sa main légère, elle ébouriffait, elle époussetait avec le plumeau de la perversité. La pieuvre dans mes entrailles frémissait. Isabelle buvait au sein droit, au sein gauche. Je buvais avec elle, je m’allaitais de ténèbres quand sa bouche s’éloignait…"
Étonnement d’Oriane (encre rose): que d’érotisme dans cette page qui pourtant ne dit rien de façon directe. En lisant ces quelques pages d’amours lesbiennes, j’étais au bord de l’orgasme. Bien plus que dans les Poèmes de Marc Hodges à Gilberte ou dans Mon sexe et moi… son autobiographie érotique qui pourtant font partie des quelques textes (avec Miller, Anaïs Nin, Oscar Wilde… N’y a-t-il que des anglo-saxons pour dire le sexe ?) qui m’émeuvent vraiment.
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"Gilberte, par bonheur, avait un sentiment droit, un jugement sain que ne pouvait dénaturer tout à fait le malheureux Simiès.
Aussi, après avoir jeté sa pointe à l’adresse de ses petites compagnes de jeux, s’empressait-elle de témoigner de leurs bonnes qualités.
Gilberte grandissait donc entre cet athée intelligent, mais horriblement dévoyé, et une gouvernante qui lui enseignait fort bien l’allemand, l’anglais, l’italien et la géographie, mais fort mal ce que tout enfant doit savoir touchant la vérité et la justice.
Gilberte apprenait vite et retenait ce qu’elle apprenait; son oncle lui donna les meilleurs professeurs pour le piano, le chant, le dessin, l‘équitation, etc. Il se chargea de la philosophie et de l’histoire; aussi fit-il de sa nièce une libre penseuse comme il l’avait désiré, d’ailleurs.
De plus, la fillette jouait du billard assez habilement ainsi qu’au lawn-tennis et au cricket; elle montait tous les chevaux de l’écurie des Marnes et conduisait four in hand, ce qui, pour Simiès et ses amis, était le comble de la bonne éducation; enfin elle dansait à ravir et n’avait pas sa pareille dans les sauteries ou les matinées qu’elle pouvait seulement aborder, aspirant de toute son âme au temps où les grands bals lui seraient ouverts."
Étonnement d’Oriane (stylo plume, bleu nuit) : Gilberte, mon amie…
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"Le Baron n'était pas accoutumé à se refuser une satisfaction quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait constamment cédé à ses caprices et à ses fantaisies. C'était à force de les flatter qu'on l'avait décidé à devenir le mari d'une vieille femme, qui avait cherché à son tour à faire oublier son âge par des attentions et des prévenances infinies. Devenu libre par la mort de cette femme, et maître d'une grande fortune, naturellement modéré dans ses désirs, libéral, généreux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais connu les obstacles que la société oppose à la plupart de ses membres.
Jusqu'alors, tout avait marché au gré de ses désirs…"
Étonnement d’Oriane (crayon de papier noir HB): Marc Hodges a décidément beaucoup lu, beaucoup retenu, beaucoup copié… ne dirait-on pas le portrait de Palançy dans la Disparition du Général Proust? Mais après tout, toute écriture n’est-elle pas qu’un immense recyclage de l’ensemble des écrits antérieurs à sa production et une partie du plaisir de lire n’est-elle pas dans la reconnaissance de ces recoupements ?
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"Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de laquelle elle aurait voulu s'anéantir, la fouettait d'un désir sans cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à peu dans l'amour, arrêtée brusquement, devinant d'autres profondeurs, ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu'elle ignorait. Ce grand repos qu'elle avait d'abord goûté dans l'église, cet oubli du dehors et d'elle-même, se changeait en une jouissance active, en un bonheur qu'elle évoquait, qu'elle louchait. C'était le bonheur dont elle avait vaguement senti le désir depuis sa jeunesse, et qu'elle trouvait enfin à quarante ans; un bonheur qui lui suffisait, qui l'emplissait de ses belles années mortes, qui la faisait vivre en égoïste, occupée à toutes les sensations nouvelles s'éveillant en elle comme des caresses."
Étonnement d’Oriane (feutre orange) : ne dirait-on pas une description des rapports troublés et troublants de Lucienne et de ce jouisseur de Palancy lorsqu’il fut un temps son amant ?
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"Lorsqu'une révolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas encore consolidée, lorsque la République obtient des triomphes, que ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs et de fraîche date; il s'élève des luttes de passions, des préventions, des haines particulières, et souvent les vrais, les constants patriotes sont écrasés par ces nouveaux venus. Mais enfin, là où les résultats sont pour la liberté par des mesures générales, gardons-nous de les accuser.
Il vaudrait mieux outrer la liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de rétroaction.
N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle pas le droit comme la force d'ajouter à ses mesures contre les aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les ennemis de la patrie? Au moment où la Convention peut, sans inconvénient pour la chose publique, faire justice à un citoyen, elle violerait ses droits, si elle ne s'empressait de le faire."
Étonnement d’Oriane (crayon de couleur rouge) : le Général, mon ex, s’est toujours pris pour un révolutionnaire et, comme tant de dictateurs, il était persuadé que, s’il détenait le pouvoir d’une main de fer, c’était pour établir solidement le bonheur du peuple et interdire « la moindre espérance de rétroaction ». Il a disparu : je n’ai jamais compris ni pourquoi, ni comment ni su ce qu’il était effectivement devenu. D’autres ont pris sa place et rien n’a changé vraiment…
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"J’ai de tout temps exécré l’adultère, non par esprit de mesquine moralité, par pruderie ou par vertu, non pas tant parce que c’est là un vol commis dans l’obscurité, l’appropriation du bien d’atrui, mais parce que presque toute femme, dans ces moments-là, trahit ce qu’il y a de plus secret chez son mari ; chacune est une Dalila qui dérobe à celui qu’elle trompe son secret le plus humain pour le jeter en pâture à un étranger… le secret de sa force ou de sa faiblesse."
Étonnement d’Oriane (feutre orange) : dans ce livre que j’ai emprunté à notre ancienne bibliothèque commune, ce passage souligné en rouge était commenté ainsi par mon ex mari le Général Proust : «je suis tout à fait d’accord !». Outre que je suis très étonnée qu’il ait lu ce livre, qu’il ait retenu un tel passage… je ne peux m’empêcher de m’interroger pourquoi il était d’accord avec cette opinion. S’agit-il de ce qu’il pensait de moi ou de ce qu’il pensait de ses nombreuses maîtresses ?
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"Mon cœur écris-moi, écris-moi, je ne sais pas pourquoi tu ne m’écris pas. Il faut que je retienne l’appartement. J’ai préparé un tas de choses et même acheté un coquetier en buis sculpté autrefois par un forçat de Toulon et qui représente une fois la Cène et de chaque côté la Flagellation. Je ne sais plus que penser. Je suis triste ? Je n’écoute plus les cours avec ardeur, je m’embête, ma Lou m’oublie-t-elle ? C’est insensé ce qu’on peut être inquiet. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es partie dans un tel état de surexcitation que je me demande ce qui est arrivé à tout point de vue." Étonnement d’Oriane (crayon carandache bleu roi) : ces militaires, tous les mêmes, dès qu’ils sont en garnison, ils ne rêvent qu’à leurs femmes ou maîtresses (les deux parfois) et les harcèlent de lettres plus ou moins intéressantes. Et ces fantasmes de flagellation!… J’ai connu cela de si près… Je suis étonné de voir à quel point ces lettres ressemblent aux lettres d’amour que publie Marc Hodges dans Le sens de la vie ou dans Trajectoires. En voilà un qui sait lire…
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"Hier, le jardin promettait tout, uniformément, tous les divertissements, les amusements possible. Mathilde y a virevolté comme dans un magasin de jouets, courant d’une merveille à l’autre, dans l’ivresse de la surabondance. Aujourd’hui, elle a choisi son jeu, elle sait celui qu’elle vient chercher et n’en veut pas d’autre. Il a la forme d’un garçon avec une dent en moins mais, dans la voix, deux notes de musique en plus. Un garçon qui n’hésite pas à cracher aux pieds d’une fille quand sa parole est engagée. Entre hier et aujourd’hui, elle a oublié qu’il y avait l’ennui. Après avoir fait chanter un loup, résisté au câlin dessert, Mathilde s’offre un rendez-vous au jardin des promesses. Entre hier et aujourd’hui, elle a connu le vertige de la beauté devant les tournesols, cramponnée à la main de Céline, puis sur le tracteur, au-dessus des mêmes tournesols, le vertige de la nouveauté, cramponnée à sa seule envie." Étonnement d’Oriane (feutre mauve assez pâle) : où se situe la littérature ? La littérature est-elle le récit ou quelque chose qui excède le récit. Il y a dans ce texte tout du récit et, pour moi, peu de choses de la littérature car la langue est banalisée, plutôt maltraitée, de l’ordre du cliché. Rien n’est dit ici qui ne pourrait l’être ailleurs avec un abus de la personnification, des répétitions, des phrases souples et uniformément coulantes. Je veux une langue âpre, hachée, chaotique, une langue qui résiste et se révolte, une langue qu’il faut violer pour la posséder… peut-être est-ce pour cela que je ne me suis pas encore sérieusement mise à écrire…
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